Samedi 11 juillet 2009

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Rompre le tabou de l’hétérosexualité, en finir avec la différence des sexes : les apports du lesbianisme comme mouvement social et théorie politique

 

 

« Les mouvements gays mixtes dé‑placent la question de l’hétérosexualité en se centrant sur la sexualité ; une partie des mouvements féministes et lesbiens non mixtes placent le système de l’hétérosexualité obligatoire et l’organisation de la reproduction au cœur de l’oppression des femmes, et c’est plus menaçant » (Mathieu, 1999)1.

1Il faut se réjouir de l’actuelle multiplication des mouvements et des recherches sur la/les sexualité/s, dont l’un des mérites, et non le moindre, est de rendre chaque jour plus visibles toutes sortes de pratiques et de personnes qui, dans le monde entier, contestent avec courage l’ordre sexuel existant. Cependant, en se concentrant presque exclusivement sur la sexualité comme un ensemble de pratiques sexuelles et/ou désirantes individuelles, et en accordant une importance considérable à l’intervention sur le corps et son apparence – là encore, intervention principalement individuelle –, il me semble que le courant dominant dans ces mouvements manque une partie de son but. En effet, s’il s’agit de contester la binarité des genres ou des sexes et surtout leur soi-disant naturalité – un projet auquel de larges pans des mouvements féministes et lesbiens se consacrent depuis une trentaine d’années – la focalisation sur l’identité personnelle et les pratiques quotidiennes risque de nous entraîner sur une voie de garage. Une voie certes fascinante comme peuvent l’être le corps et la psyché humaine, mais qui ne nous permet pas de prendre le recul suffisant pour atteindre les racines du problème. Car la thèse que je voudrais défendre ici, c’est que le problème n’est pas dans les corps, ni dans les personnes… Alors, où est-il et comment le résoudre ?

  • 2  Afin de contrebalancer la forte tendance à la naturalisation de nombreuses catégories (...)
  • 3  Ici, j’utilise le concept de « race » pour désigner le résultat d’un rapport social (...)
  • 4  Les catégories de Sud, Nord et Occident sont des catégories politiques. Il ne s’agit en (...)

2Pour répondre à cette question, je propose ici une rencontre, ou des retrouvailles, avec d’autres pistes d’analyse et de luttes, dont les prémices ont été posées dès la deuxième moitié des années 1970, mais qui sont aujourd’hui peu connues et peu utilisées. Les possibles raisons de cette ignorance involontaire ou délibérée sont multiples. D’abord, l’inégalité de diffusion des différentes perspectives selon leur potentiel subversif et les positions de pouvoir (de sexe2, classe et « race »3 notamment) des personnes et des groupes qui les exposent, au sein de l’académie ou depuis le monde militant, ainsi que dans le cadre des rapports Nord-Sud4. Ensuite, l’affaiblissement des mouvements sociaux dont elles sont issues et qui pourraient les nourrir, lié au reflux des mouvements « progressistes » ou « révolutionnaires » et à la montée du conservatisme depuis les années 1980, dans le cadre du développement de la mondialisation néolibérale.

3Cependant, il ne s’agit pas tant ici de s’interroger sur les raisons pour lesquelles telle ou telle orientation domine aujourd’hui dans les sciences sociales ou les mouvements sociaux, mais plutôt de faire face à l’urgence intellectuelle et humaine de comprendre et de transformer la réalité. En effet, l’imposition du néolibéralisme conduit à un creusement vertigineux des inégalités selon les lignes de fracture de sexe, de « race » et de classe. Face à cette augmentation brutale de la misère et de l’exploitation, ignorer l’héritage des luttes radicales est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre.

  • 5  Je ne peux pas entrerici dans la complexité des désignations de chaque tendance lesbienne et (...)
  • 6  Bien entendu, le monde est infiniment plus vaste que ces deux pays, mais ce sont ceux où (...)

4Dans un premier temps, afin de relativiser l’actuelle conception occidentale dominante de la sexualité et de ses rapports avec le sexe, le genre et les mécanismes d’alliance, je procéderai à quelques rappels socio-anthropologiques, ainsi qu’à une brève présentation des principaux résultats du travail fondamental que Nicole-Claude Mathieu a développé tout au long des années 1970 et 1980 et qu’elle a réuni en 1991 dans un ouvrage au titre éloquent : L’Anatomie politique. Je présenterai ensuite ce qui me semble constituer les plus importants apports théoriques et politiques du mouvement lesbien, radical et féministe5, de cette période, aux États-Unis et en France6. Pour finir, je montrerai à quel point ces apports sont particulièrement précieux dans le contexte néolibéral actuel, et comment on pourrait encore les enrichir pour faire face aux défis analytiques et politiques que nous pose la mondialisation.

Variété des pratiques sexuelles et matrimoniales entre « femmes » et de la signification qui leur est attribuée

Historicité et multiplicité des pratiques sexuelles et matrimoniales entre femmes

5Le monde occidental actuel, urbain, « blanc » et économiquement privilégié, est loin d’être le premier ou le seul dans lequel des « femmes » établissent entre elles des relations sexuelles, amoureuses et/ou maritales. Différentes poétesses ont témoigné à la première personne de leur amour charnel pour d’autres « femmes », depuis Sappho de la Lesbos antique jusqu’à l’afro-nord-américaine Audre Lorde (Lorde, 1998 [1982] ; 2003 [1984]). Malgré les destructions ultérieures, l’Inde de l’époque pré-védique a laissé des sculptures très explicites de relations sexuelles entre « femmes » (Thadani, 1996). Au Zimbabwe, l’activiste lesbienne Tsitsi Tiripano (décédée en 2001) et le groupe lesbien et gay GALZ, au sein duquel elle militait, sont la preuve éclatante que le lesbianisme existe sur le continent africain (Aarmo, 1999). À Sumatra, en Indonésie, les « tomboys » sont des « femmes masculines » qui établissent des relations de couple avec d’autres « femmes » (Blackwood, 1999).

6Le lesbianisme tel qu’il est défini aujourd’hui dans la pensée occidentale dominante est une catégorie récente. Elle implique de nombreux postulats éminemment sociaux qui ont été progressivement installés dans différentes sociétés. Certains sont largement partagés au-delà du monde occidental – la croyance en l’existence de femmes et d’hommes, et que ces femmes et hommes sont tel-le-s en fonction d’un « sexe » qui leur serait conféré par la Nature. D’autres sont plus spécifiques : conférer aux personnes une identité sexuelle sur la base de pratiques sexuelles, décréter que cette identité est stable et permanente (voire innée), enfin, faire coïncider cette « identité » avec un type de caractère ou de personnalité.

7En revanche, des pratiques qui pourraient sembler lesbiennes dans les logiques occidentales actuelles, qu’il s’agisse de pratiques sexuelles ou matrimoniales, ne le sont pas nécessairement pour les sociétés qui les mettent en œuvre. Ainsi, dans une trentaine au moins de sociétés africaines, comme chez les Nandi du Kenya occidental, il existe des formes de mariage entre « femmes », sans que celles-ci aient nécessairement des pratiques sexuelles entre elles (Amadiume, 1987 ; Oboler, 1980). Généralement, il s’agit pour une femme riche et âgée d’avoir une descendance avec une femme plus jeune qui lui fournira ces enfants en ayant des relations sexuelles avec un homme. De même, chez les populations indiennes des plaines du nord du continent américain, les chamanes appelé-e-s « berdaches » établissent des couples avec des personnes du même « sexe », précisément parce qu’elles et ils sont considéré-e-s socialement comme appartenant au genre opposé à leur propre « sexe » (Lang, 1999). C’est précisément cette très grande diversité et complexité des arrangements culturels présents et passés, minoritaires et majoritaires, autour du sexe, du genre et de la sexualité, que met en lumière le travail de Nicole-Claude Mathieu (1991).

Le cadre d’analyse de Mathieu

8Le cadre d’analyse que propose Nicole-Claude Mathieu est d’autant plus intéressant qu’il englobe à la fois des sociétés non occidentales et occidentales, actuelles et passées, auxquelles elle applique le double regard sociologique et anthropologique qui est le sien. Le cœur de sa pensée sur l’articulation entre sexe, genre et sexualité, apparaît dans son article « Identité sexuelle/sexuée/de sexe ? Trois modes de conceptualisation de la relation entre sexe et genre »7. Elle y répond à une hypothèse de Saladin d’Anglure (1985) selon laquelle l’existence d’un « troisième sexe », comme dans la société Inuit, invaliderait l’idée de la binarité des genres et des sexes. Et atténuerait notablement surtout, selon Mathieu, la théorie de l’oppression des « femmes ». Dans son développement, Mathieu travaille sur un ensemble de pratiques concernant la sexualité, le genre ou le sexe que la pensée occidentale actuelle qualifierait volontiers de queer. Plus précisément, elle analyse :

  • 7  C’est dès 1982, lors du Xe Congrès mondial de sociologie à Mexico, que Nicole-Claude (...)

« - [les] “déviances institutionnalisées”, de façon permanente ou occasionnelle, en recherchant si elles sont une inflexion de la norme ou au contraire sa quintessence ;
- l’auto-définition de groupes ou d’individus considérés comme déviants ou marginaux, en se demandant si elle constitue une solution “normée” aux inadéquations ressenties ou une subversion » (Mathieu, 1991, 230).

9En étudiant ces « déviances » dans les sociétés les plus variées, Mathieu montre (1) que la plupart constituent en réalité des mécanismes institutionnalisés d’ajustement et/ou sont fonctionnels ou fonctionnalisés au système social considéré, et surtout (2) qu’il n’existe pas qu’une seule manière de croire (ou non) en la naturalité du sexe et des genres. L’article de Mathieu est particulièrement intéressant parce qu’il montre bien les limites de la « vulgate sexe-genre » qui, à partir des années 1980, tend à se substituer aux analyses proprement féministes : elle est inoffensive et plate si on lui enlève la dimension de la sexualité. Mais surtout, comme le démontre Mathieu, ce ne sont pas les sexualités ou les genres queer qui donnent véritablement la clé de la compréhension des rapports sociaux de sexe, mais bel et bien la norme qu’ils révèlent, c’est-à-dire le principe recteur de l’hétérosexualité qui hante comme un spectre les « théories du genre ». C’est en démasquant ce fantôme sous ses diverses manifestations que Mathieu parvient à faire apparaître non pas un, mais trois grands modes d’articulation du sexe, du genre et de la sexualité :

·                    « Mode I : Identité “sexuelle”, basée sur une conscience individualiste du sexe. Correspondance homologique entre sexe et genre : le genre traduit le sexe.

·                    Mode II : Identité “sexuée”, basée sur une conscience de groupe. Correspondance analogique entre sexe et genre : le genre symbolise le sexe (et inversement).

·                    Mode III : Identité “de sexe”, basée sur une conscience de classe. Correspondance socio-logique entre sexe et genre : le genre construit le sexe » (Mathieu, 1991, 231).

10Cette typologie permet de prendre une réelle distance avec l’ethnocentrisme et l’universalisme mal compris qui caractérisent le regard occidental contemporain dominant sur la sexualité et surtout sur les croyances concernant les identités de sexe. Ce décentrement dévoile le caractère éminemment relatif, historique, culturel, non absolu en somme, du sexe, du genre et de la sexualité. Dans le même mouvement, Mathieu montre bien qu’une grande partie des personnes hétérosexuelles comme de celles qui contestent l’hétérosexualité dans le monde occidental, mais aussi, dirais-je, de larges pans des mouvements gays, queer et trans mondialisés qui se développent aujourd’hui, adhèrent en fait au mode I et parfois au mode II d’articulation sexe-genre-sexualité.

  • 8  « Dans le mode III de conceptualisation du rapport entre sexe et genre, la bipartition du (...)

11Je propose ici, au contraire, de revenir sur les logiques développées par d’autres courants et qui s’inscrivent depuis longtemps, comme la pensée de Mathieu elle-même, dans ce qu’elle qualifie de mode III, anti-naturaliste et matérialiste8. Cependant, avant d’aller plus loin, il faut encore apporter quelques précisions importantes sur le contexte matériel et conceptuel dans lequel se situent ces analyses.

  • 9  J’emploie l’adjectif patriarcal non pas pour désigner un système qui serait universel et (...)

12Les trois modes de conceptualisation des rapports entre sexe, genre et sexualité décrits par Mathieu s’inscrivent dans le cadre d’une nette prédominance (numérique et politique) des sociétés organisées en faveur des personnes considérées comme des hommes et comme des mâles. Cette hégémonie, que l’on observe presque partout dans le monde pour les périodes historiquement documentées, fonctionne grâce à une étroite combinaison entre (1) des rapports sociaux de sexe variés mais patriarcaux9 et (2) pour les « femmes », l’imposition générale de l’hétérosexualité procréative et surtout la stricte interdiction et invisibilisation de l’homosexualité féminine exclusive.

  • 10  Matrilinéaire : système où l’appartenance au groupe est définie en suivant la ligne (...)
  • 11  C’est pourquoi la transgression par certaines « femmes », de l’apparence socialement (...)

13Certes, des exceptions existent. Comme le montre un ensemble de travaux récents  réunis par Mathieu (2007), certaines sociétés matrilinéaires et surtout uxorilocales10 connaissent des rapports sociaux de sexe nettement moins inégalitaires que ceux qui existent dans les systèmes patrilinéaires et virilocaux. Quant à la sexualité, il n’est pas rare que l’homosexualité masculine (certaines pratiques sexuelles, à certaines périodes de la vie) et surtout l’homosocialité soient socialement intégrées aux dispositifs de pouvoir patriarcaux, comme chez les anciens Grecs, les Azandé, les Baruya ou dans certains clubs exclusivement masculins de nombreuses métropoles actuelles, comme le rappelle très bien Mathieu (1991). En revanche, les pratiques sexuelles entre « femmes » ne sont généralement tolérées que lorsqu’elles sont strictement privées, invisibles et clairement séparées de pratiques homosociales et/ou de solidarité morale et matérielle, voire d’alliances matrimoniales et politiques visibles11 entre « femmes ». Or, c’est précisément à partir de la conjonction délibérée, collective entre pratiques sexuelles, amoureuses et alliances matérielles entre « femmes » au détriment des relations obligatoires avec les « hommes », c’est-à-dire à partir du lesbianisme comme mouvement politique, qu’ont pu avoir lieu les véritables révolutions de la pensée que je présente ici.

Le lesbianisme comme mouvement social et sa théorisation politique

Apparition d’un mouvement social autonome et critique des autres mouvements

14L’existence semi-publique de collectivités lesbiennes dans différents pays occidentaux (notamment) est bien antérieure au développement du mouvement féministe, comme en témoigne par exemple l’étude de Davies et Kennedy (1989) sur la petite ville de Buffalo, dans les États-Unis maccarthystes des années 1950, qui montre l’existence de communautés de lesbiennes prolétaires et/ou racisées organisées entre autres autour des codes « butch-fem12 ». Cependant, c’est surtout à la fin des années 1960 et au début des années 1970 que le mouvement lesbien apparaît, au Nord comme au Sud, dans un climat de prospérité économique et de profonds changements sociaux et politiques : développement de la société de consommation, « modernité » triomphante et émergence de divers mouvements progressistes et/ou révolutionnaires. Aux États-Unis, les mouvements pour les droits civils, la libération Noire, l’indépendance de Puerto Rico ou les droits Indiens, les luttes révolutionnaires et de décolonisation, l’opposition à la guerre du Vietnam, les mouvements féministe et homosexuel enfin, constituent autant d’« écoles » politiques pour toute une génération de militant-e-s. Cependant, pour diverses raisons, ces mouvements laissent insatisfaites de nombreuses femmes et lesbiennes. C’est précisément la critique des insuffisances, des contradictions et des oublis de ces mouvements qui les amène à une prise d’autonomie organisationnelle et surtout théorique.

  • 12  « Butch » désignant des lesbiennes « masculines » et « fem », des lesbiennes (...)
  • 13  Pour l’Amérique latine, on pourra consulter le travail pionnier de Norma Mogrovejo (2000).

15En ce qui concerne les lesbiennes, la première expression largement visible de cette nécessité d’autonomie est le fait de la nord-américaine blanche Jill Johnston, qui se fait l’écho des critiques à la fois envers le mouvement gay dominé par des hommes et envers le mouvement féministe dominé par des femmes hétérosexistes et souvent hétérosexuelles. Ses billets d’humeur, publiés dans le Village Voice entre 1969 et 1972, sont rassemblés dans un ouvrage intitulé (par son éditeur) Lesbian Nation: the Feminist Solution. Paru en 1973 dans les circuits éditoriaux classiques, il devient rapidement un best-seller (Johnston, 1973). De fait, dans les années 1970, et non sans conflits, le mouvement lesbien apparaît comme une traînée de poudre un peu partout dans le monde, en prenant son autonomie à la fois par rapport au féminisme et au mouvement homosexuel mixte, et plus largement envers l’ensemble des organisations « progressistes » dont les militantes sont souvent issues13.

16Ainsi, le premier type d’apports du mouvement lesbien aux autres mouvements sociaux n’est autre que celui de leur permettre de s’interroger sur leurs limites et leurs impensés, tant dans leurs pratiques quotidiennes que dans leurs objectifs politiques, tout particulièrement dans le domaine de la sexualité, de la famille, de la division sexuelle du travail ou de la définition des rôles masculins et féminins. Les innombrables critiques formulées à ce sujet par des lesbiennes, dont la plupart ont aussi été articulées par le mouvement féministe, sont un miroir tendu aux différents mouvements et aux militant-e-s, qui pourrait leur permettre de donner réellement à leurs projets toute l’amplitude politique qu’ils affichent.

Théorisation de l’imbrication des rapports de pouvoir et de la nécessité des alliances

17Dans ce même élan de prise d’autonomie et d’approfondissement de la réflexion sur les objectifs à long terme et sur la quotidienneté des mouvements sociaux, apparaît en 1974 à Boston le Combahee River Collective, l’un des groupes féministes Noirs pionniers. Il naît d’une quadruple critique : au sexisme et à la dimension petite-bourgeoise du mouvement  Noir, au racisme et aux perspectives petites-bourgeoises du mouvement féministe et lesbien, au caractère réformiste de la National Black Feminist Organization, et à l’aveuglement des féministes socialistes face aux questions de « race ». En réponse à toutes ces insuffisances, le Combahee River Collective affirme pour la première fois dans un manifeste devenu classique, l’inséparabilité des oppressions et donc des luttes contre le racisme, le patriarcat, le capitalisme et l’hétérosexualité :

« La définition la plus générale de notre politique actuelle peut se résumer comme suit : nous sommes activement engagées dans la lutte contre l’oppression raciste, sexuelle, hétérosexuelle et de classe et nous nous donnons pour tâche particulière de développer une analyse et une pratique intégrées, basées sur le fait que les principaux systèmes d’oppression sont imbriqués [interlocking]. La synthèse de ces oppressions crée les conditions dans lesquelles nous vivons. En tant que femmes Noires, nous voyons le féminisme Noir comme le mouvement politique logique pour combattre les oppressions multiples et simultanées qu’affrontent l’ensemble des femmes de couleur » (Combahee River Collective, 2007 [1979]).

18De nombreuses lesbiennes et féministes « de couleur » lui font rapidement écho. Parmi les initiatives les plus marquantes, le recueil This Bridge Called my Back, coordonné par deux lesbiennes Chicanas, Gloria Anzaldúa et Cherríe Moraga, rassemble les voix d’un ensemble de féministes et de lesbiennes Noires, Indiennes, Asiatiques, Latinas, migrantes et réfugiées, qui affirment elles aussi qu’il leur est impossible de choisir entre leur identité en tant que femme et leur identité en tant que personne « de couleur » (Moraga, Anzaldúa, 1981).

  • 14  Les diverses théorisation du « point de vue », développées plus particulièrement par (...)

19D’un point de vue théorique, les perspectives ouvertes par ces militantes marquent un véritable changement de paradigme, avec la formulation pionnière par le Combahee River Collective du concept d’imbrication [interlocking] de quatre rapports d’oppression (Combahee River Collective, ibid.). Notons que cette contribution fondamentale aux sciences sociales est indissociable de leur point de vue d’outsiders within, en tant quefemmes, Noires, lesbiennes et prolétaires. Leur capacité à voir et à énoncer cette imbrication est également le fruit de leur expérience collective de militance. Il s’agit là d’un apport supplémentaire : le Combahee nous rappelle que, si l’on prend au sérieux la théorie du standpoint14, il convient de faire entrer en ligne de compte au moins trois éléments dans la réception que nous pouvons faire d’une théorie : non seulement la position sociale occupée par la ou les personnes qui la formule(nt), mais aussi le caractère plus ou moins collectif de la pensée et son type d’insertion dans des projets de transformation sociale.

20Sur le plan politique, les apports d’un groupe comme le Combaheesont tout aussi considérables. D’abord, ses militantes affirment l’inéluctabilité de la lutte simultanée sur plusieurs fronts. Ensuite, elles insistent sur la nécessité que tout le monde prenne en charge les diverses luttes. Combattre le racisme, par exemple, est une responsabilité des personnes blanches comme des autres et il incombe tout autant aux hommes qu’aux femmes de s’opposer aux rapports sociaux de sexe patriarcaux. Cependant, c’est là un autre point central, elles soulignent que l’organisation de ces luttes devrait respecter certaines règles. Le but n’est pas que chaque groupe s’enferme et s’isole dans des combats spécifiques, comme l’explique Barbara Smith, l’une des militantes-clés du Combahee :

« J’ai souvent critiqué les pièges du séparatisme Lesbien pratiqué surtout par des femmes blanches. […] Au lieu de travailler à défier le système et à le transformer, beaucoup de séparatistes s’en lavent les mains et le système continue son bonhomme de chemin. [...] L’autonomie et le séparatisme sont fondamentalement différents » (Smith, 1983).

21La distinction que Smith propose entre séparatisme et autonomie est particulièrement utile. En effet, comme le séparatisme, l’autonomie implique le libre choix de chaque groupe des critères d’inclusion des militant-e-s et des manières de travailler. Par contre, à la différence du séparatisme, elle permet, et elle doit déboucher sur, la création d’espaces de rencontre et d’alliance :

« Les femmes Noires peuvent légitimement choisir de ne pas travailler avec les femmes blanches. Ce qui n’est pas légitime, c’est d’ostraciser les femmes Noires qui n’ont pas fait le même choix. Le pire problème du séparatisme, ce n’est pas qui nous définissons comme “ennemi”, mais le fait qu’il nous isole les unes des autres » (Smith, 1983).

22Enfin, et c’est une conséquence logique et particulièrement importante de tout ce qui précède, face à la simultanéité des oppressions et dans le cadre de l’autonomie politique, la stratégie que défendent ces lesbiennes-féministes Noires est la recherche active et la construction de coalitions, non pas sur la base d’une addition d’identités et d’organisation fragmentées à l’infini, mais à partir d’actions concrètes et en vue de formuler collectivement un projet politique (Smith, 1983).

Dénaturalisation de l’hétérosexualité et du sexe

23Le troisième grand apport des lesbiennes est le renversement complet de la perspective naturaliste du sens commun sur la sexualité, les genres et surtout les sexes. Ce renversement est accompli par la remise en cause de l’idée, apparemment simple et innocente, que l’hétérosexualité serait un mécanisme naturel d’attirance entre deux sexes.

  • 15  À partir des années 1980, Rubin développe des analyses qui s’éloignent du courant (...)

24La première attaque contre la supposée naturalité de l’hétérosexualité, des genres et des sexes est menée dès 1975 par l’anthropologue blanche Gayle Rubin dans son essai « The traffic in women. Notes on the “political economy” of sex » (Rubin, 1999 [1975]). Dans cet audacieux travail, Rubin montre le caractère profondément social de l’hétérosexualité. Elle souligne que Claude Lévi Strauss lui-même a été dangereusement près de dire que l’hétérosexualité était un processus socialement institué, en affirmant que c’était la division sexuelle du travail, socialement construite, qui obligeait à la formation d’unités « familiales » comprenant au moins une femme et un homme. Plus précisément, ce que l’anthropologue constate, c’est qu’en vue de la reproduction biologique et sociale, il faut obliger les individus à former des unités sociales comprenant au moins une « femelle » et un « mâle » – unités sociales que les individus ne forment pas spontanément. À la suite de Lévi Strauss, Rubin démontre que c’est là le rôle de la division sexuelle du travail, comprise dans cette perspective comme une interdiction pour chaque sexe de maîtriser l’ensemble des tâches nécessaires à sa survie, ce qui les rend matériellement et symboliquement dépendant-e-s l’un-e de l’autre. C’est aussi et surtout, explique Rubin, la raison d’être du tabou de la similitude entre hommes et femmes, intimement lié au tabou de l’homosexualité – antérieur au tabou de l’inceste et plus fondamental que celui-ci (Rubin, 1999 [1975])15.

  • 16  En effet, après avoir publié les deux articles de Wittig et dans le contexte d’un conflit (...)

25Quelques années plus tard, c’est en plaçant enfin le lesbianisme au cœur du  raisonnement que deux autres écrivaines et militantes féministes blanches, Monique Wittig et Adrienne Rich, réussissent à pousser plus loin l’analyse. Il est fréquent d’opposer ces deux théoriciennes16, pourtant, toutes deux procèdent à un repositionnement particulièrement heuristique du lesbianisme, par une triple opération. D’abord, elles font sortir le lesbianisme du champ étroit des pratiques strictement sexuelles. Ensuite, elles déplacent l’attention de cette pratique « minoritaire » vers celle des « majoritaires », c’est-à-dire en braquant le projecteur sur l’hétérosexualité. Enfin et surtout, elles montrent à quel point les enjeux aussi bien du lesbianisme que de l’hétérosexualité ne se trouvent pas tant dans le champ de la sexualité que dans celui du pouvoir. Pour toutes les deux, l’hétérosexualité, loin d’être une inclinaison sexuelle naturelle chez l’être humain, est imposée aux femmes par la force, c’est-à-dire à la fois par la violence physique et matérielle, y compris économique, et par un solide contrôle idéologique, symbolique et politique, qui fait intervenir un ensemble de dispositifs qui vont de la pornographie jusqu’à la psychanalyse.

  • 17  Article initialement paru dans Signs en 1981 et traduit dans Nouvelles Questions féministes (...)

26Ainsi, dans son article « Compulsory heterosexuality and lesbian existence »17, Rich dénonce l’hétérosexualité obligatoire comme une norme sociale rendue possible par  l’invisibilisation du lesbianisme – y compris dans le mouvement féministe. Elle place le lesbianisme dans la perspective d’un « continuum lesbien » unissant toutes les femmes qui, de différentes manières, s’éloignent de l’hétérosexualité obligatoire et tentent de développer des liens entre elles pour lutter contre l’oppression des femmes, indépendamment de leur sexualité. Rich a critiqué certains aspects essentialistes du concept de « femme identifiée aux femmes » (Koedt, 1970). Dans son article, elle souligne en revanche l’existence de pratiques de solidarité entre femmes décrites entre et par des femmes Noires comme Toni Morrison ou Zora Neale Hurston. Et c’est en quelque sorte ce qu’elle souhaite voir se développer : une véritable solidarité entre les femmes, non pas « naturelle », romantique ou naïve, mais bel et bien volontaire et clairement politique, qui fasse place à toutes dans la lutte pour la libération commune. Elle affirme dans un travail ultérieur :

« Il est fondamental que nous comprenions le féminisme lesbien dans son sens le plus profond et radical, comme l’amour pour nous-mêmes et pour les autres femmes, l’engagement pour la liberté de toutes et chacune d’entre nous, qui transcende la catégorie de “préférence sexuelle” et celle des droits civils, pour se transformer en une politique qui pose des questions de femmes qui luttent pour un monde où l’intégrité de toutes – et non pas d’une poignée d’élues – soit reconnue et prise en considération dans tous les domaines de la culture » (Rich, 1979).

  • 18  « On ne naît pas femme » et « La pensée straight », fruits d’un travail présenté (...)

27Monique Wittig, quant à elle, part d’emblée d’une des principales propositions du féminisme matérialiste – qui se développe alors autour de la revue Questions féministes, où ses deux articles fondateurs sont publiés18 – selon laquelle les femmes et les hommes ne se définissent pas par leur « sexe ». Pour ce courant, loin de toute référence naturaliste au corps, les femmes et les hommes sont définis par un rapport de classe, par une position au sein de rapports sociaux de pouvoir qu’ils/elles entretiennent et que Colette Guillaumin a définis comme des rapports d’appropriation physique directe,qu’elle a nommés rapports de sexage,avec leur face mentale : la naturalisation des dominées (Guillaumin, 1978). Selon les termes de Wittig « ce qui fait une femme, c’est la relation sociale particulière à un homme, relation que nous avons autrefois appelée servage, relation qui implique des obligations personnelles et physiques aussi bien que des obligations économiques (“assignation à résidence”, corvée domestique, devoir conjugal, production d’enfants illimitée, etc.) »(Wittig, 2001 [1980]). Les femmes et hommes sont des catégories politiques qui ne peuvent exister l’une sans l’autre. Les lesbiennes, en « échappant ou en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles », en mettant en cause cette relation sociale, l’hétérosexualité, questionnent l’existence même des femmes et des hommes. Mais il ne suffit pas de fuir individuellement car il n’existe pas vraiment d’en dehors : pour exister, les lesbiennes doivent mener une lutte politique de vie ou de mort pour la disparition des femmes comme classe, pour détruire le « mythe de la Femme » et pour abolir l’hétérosexualité :

  • 19  C’est moi qui souligne.

« Notre survie exige de contribuer de toutes nos forces à la destruction de la classe – les femmes – dans laquelle les hommes s’approprient les femmes et cela ne peut s’accomplir que par la destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes19 pour justifier cette oppression » (Wittig, 2001 [1980]).

28Ce que montre Wittig, c’est que l’hétérosexualité (1) n’est pas naturelle mais sociale, (2) n’est pas une pratique sexuelle mais une idéologie, qu’elle appelle « la pensée straight » et surtout, (3) que cette idéologie qui est à la base de l’oppression patriarcale des femmes, de leur appropriation par la classe des hommes, est basée sur la croyance fervente et sans cesse renouvelée en l’existence d’une différence des sexes. Wittig souligne que cette « différence des sexes » constitue un postulat sous-jacent non seulement au sens commun, mais à l’ensemble des « sciences » occidentales, de la psychanalyse jusqu’à l’anthropologie. Or, elle affirme que non seulement cette croyance, véritable pierre angulaire de l’hétérosexualité,  n’est jamais soumise à l’analyse, mais qu’elle est démentie, jour après jour, par l’existence politique des lesbiennes et de leur mouvement.

Les défis actuels

29Aujourd’hui, quel bilan pouvons-nous faire des théorisations que je viens de présenter ici et qui constituent le socle d’une pensée féministe et/ou lesbienne matérialiste, anti-naturaliste et radicale ? Comment nous permettent-elles d’attaquer à la racine les problèmes « de fond » que j’évoquais au début de cet article ? D’ailleurs, ces problèmes, quels sont-ils finalement ?

  • 20  Lesbien, gay, bisexuel, trans, queer et intersexe.

30Le premier, comme le répètent avec insistance les militantes lesbiennes et féministes Noires, entre autres, est l’imbrication des rapports sociaux de pouvoir. Cet élément fondamental remet profondément en cause les orientations de toute une partie dominante du mouvement LGBTQI20, qui s’attaque à un seul type de rapports sociaux (de sexe) et se base sur – et renforce – tout à la fois des perspectives « gay-masculines-patriarcales », blanches et de classe moyenne. Bien évidemment, il ne s’agit absolument pas ici de contester dans l’absolu la légitimité des luttes de toutes les sexualités et genres « minoritaires », mais d’exhorter à la vigilance pour, en quelque sorte, ne pas perdre du côté de la « race » et de la classe ce que l’on peut éventuellement gagner du côté des rapports de sexe. Simultanément, la conscience de l’imbrication des rapports de pouvoir oblige à pousser plus loin les perspectives de Wittig, Rich ou Mathieu. En particulier, nous devons poursuivre l’analyse de la manière dont l’hétérosexualité comme idéologie et comme institution sociale, construit et naturalise non seulement la différence des sexes, mais aussi la différence de « race » et de classe. Il s’agit d’un champ particulièrement vaste et passionnant, où la plupart des analyses restent à faire.

31Il est d’autant plus vital, aujourd’hui, de défricher ce champ, que le nationalisme, la xénophobie et l’essentialisme (de « race » et de sexe) reviennent en force avec la mondialisation et le développement d’une pensée politique réactionnaire, naturaliste et a-historique, liée à la montée des fondamentalismes religieux, aux États-Unis et dans le monde, encouragée moralement et financièrement par les successifs gouvernements nord-américains et/ou exacerbée par leur politique. Les travaux de Colette Guillaumin sur la naturalisation de la « race » et du sexe, qui sont l’une des principales sources du courant matérialiste féministe et lesbien, constituent une base extrêmement solide sur laquelle s’appuyer. Cependant, ne nous trompons pas d’« ennemi principal » : ce qui sous-tend ce processus idéologique (naturalisation des positions sociales des individu-e-s, montée en puissance du religieux comme expression maximale du politique), est bien un processus matériel d’exploitation, d’extraction et de concentration de richesses, qui s’intensifie dans la mondialisation néolibérale.

32Précisément, une troisième série de défis (le cœur du « problème », peut-être) a trait au durcissement des rapports sociaux de pouvoir et à la détérioration des conditions de vie d’une très grande partie de la population mondiale. L’appauvrissement brutal de la plupart des « femmes » (et des hommes) dans le monde oblige beaucoup de personnes à la mobilité, alors même que les politiques migratoires internationales se font plus dures et que le contrôle de leurs déplacements internes se renforce dans de nombreux pays (par la minorisation juridique, la mise en camps de réfugié-e-s, l’enfermement pénitentiaire, les murs érigés de toutes parts, la ghettoïsation de nombreux quartiers populaires, mais aussi la menace de l’assassinat-féminicide sur le « modèle » de Ciudad Juárez, le renforcement des séparations « ethniques », le manque de moyens financiers pour se déplacer, etc.). Le travail se modifie et s’informalise, alors qu’une quantité de plus en plus grande de main-d’œuvre est poussée vers ce que j’ai appelé ailleurs le « continuum du travail considéré comme féminin », ni tout à fait gratuit, ni vraiment salarié, et qui unit l’ensemble des « services » attendus et extraits à moindres frais des personnes socialement construites comme des femmes (Falquet, 2008).

33À cet égard, le travail de Paola Tabet, dans la droite ligne des analyses ici présentées, pourrait s’avérer fort utile, tout particulièrement son concept d’échange économico-sexuel (2004). En effet, il pourrait permettre de mieux comprendre les nouvelles logiques d’alliances matrimoniales, sexuelles et de travail (et donc une partie importante des pratiques sexuelles et de genre) des femmes appauvries et racisées, dont les « choix » possibles, du fait de leur fréquente absence d’autonomie juridique, oscillent de plus en plus entre mariage avec des hommes plus blancs et plus riches, éventuellement d’autres nationalités, et le travail sexuel sous toutes ses formes anciennes et nouvelles. Simultanément, il serait nécessaire de faire intervenir pleinement les perspectives de la co-formation des rapports sociaux, pour analyser la manière dont s’organise cet échange économico-sexuel et comment il se combine avec le travail « classique » salarié. Par exemple, pour comprendre les interventions sur le corps : se créer ou se faire améliorer les seins ou s’éclaircir le teint permet-il de trouver un mari, un client ou un emploi de réceptionniste, ou de devenir ou de rester une « femme » « blanche/“belle” » ?

34On le voit, les problèmes sont nombreux et complexes. Pour nous guider, nous disposons cependant d’outils – qui restent à perfectionner – : les théories de l’imbrication des rapports sociaux de sexe, de « race », de classe et l’analyse de la « pensée straight ». Ces théories incitent à s’éloigner d’une politique « identitaire » qui s’hypnotise autour de la défense ou de la contestation des attributs symboliques, corporels et psychiques d’un sexe, d’une « race » ou d’une classe. Les lesbiennes féministes l’ont bien montré : la Nature n’existe pas et ces attributs ne sont rien d’autre que des marqueurs et des conséquences de l’assignation d’une place particulière dans l’organisation sociale du travail. Ils peuvent changer sans que l’organisation du travail n’en soit perturbée pour autant. De plus, tant que l’on combat une seule dimension à la fois, l’imbrication des rapports sociaux permet leur ré-accommodement sans que la logique de fond soit modifiée – c’est-à-dire l’oppression et l’exploitation. Et ce sont donc à l’oppression et l’exploitation que nous devons nous attaquer, si nous voulons combattre efficacement leurs effets. En d’autres termes, nous devons lutter pour modifier l’organisation de la division du travail, de l’accès aux ressources et aux connaissances. Et pour commencer, nous pouvons nous ré-approprier des analyses des mouvements sociaux qui se sont proposé d’attaquer directement le cœur des rapports de pouvoir.

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Notes

1  Bien que ce texte reflète exclusivement mes positions personnelles, il m’aurait été impossible de l’écrire sans avoir pris part au mouvement lesbien et féministe. Je tiens à souligner l’importance théorique et politique qu’ont eue pour moi les groupes de la Comal-Citlalmina, des Archives lesbiennes, de La Barbare, de la Media Luna, des Próximas, du 6 novembre et de Cora. G, notamment. Je remercie également Nasima Moujoud, Florence Degavre, Ochy Curiel, Natacha Chetcuti, Cécile Chartrain et Nicole-Claude Mathieu pour leurs précieux commentaires.

2  Afin de contrebalancer la forte tendance à la naturalisation de nombreuses catégories d’analyse, qui se confondent souvent avec les catégories du sens commun, j’emploie dans ce texte de nombreux guillemets. J’appellerai « femme » avec des guillemets une personne socialement considérée comme telle, dans une société donnée, indépendamment de toute considération naturaliste.

3  Ici, j’utilise le concept de « race » pour désigner le résultat d’un rapport social qui inclut des dimensions diverses, comme la « couleur » mais aussi le statut migratoire ou la nationalité, entre autres.

4  Les catégories de Sud, Nord et Occident sont des catégories politiques. Il ne s’agit en aucun cas de blocs monolithiques et a-historiques. L’Occident est multiple et contrasté, tout comme le Sud et le Nord ; ils sont traversés de contradictions de sexe, de classe, de « race », régionales, etc., et sont en permanente transformation.

5  Je ne peux pas entrerici dans la complexité des désignations de chaque tendance lesbienne et féministe. Pour plus de précisions sur les courants au sein du mouvement lesbien, on pourra voir Falquet (2004) ou Turcotte (1998).

6  Bien entendu, le monde est infiniment plus vaste que ces deux pays, mais ce sont ceux où vivaient les militantes et théoriciennes dont j’ai choisi de présenter le travail, en ayant conscience de laisser de côté d’autres réflexions importantes.

7  C’est dès 1982, lors du Xe Congrès mondial de sociologie à Mexico, que Nicole-Claude Mathieu a présenté les bases de ce travail. Il a ensuite été publié dans un ouvrage collectif, puis repris en 1991 dans le livre de Mathieu déjà mentionné qui donne une vue d’ensemble sur ses recherches : L’Anatomie politique.

8  « Dans le mode III de conceptualisation du rapport entre sexe et genre, la bipartition du genre est conçue comme étrangère à la “réalité” biologique du sexe (qui devient d’ailleurs de plus en plus complexe à cerner), mais non pas, comme on le verra, à l’efficacité de sa définition idéologique. Et c’est l’idée même de cette hétérogénéité entre sexe et genre (leur nature différente) qui amène à penser, non plus que la différence des sexes est « traduite » (mode I) ou « exprimée » ou « symbolisée » (mode II) à travers le genre, mais que le genre construit le sexe. Entre sexe et genre, est établie une correspondance sociologique, et politique. Il s’agit d’une logique antinaturaliste et d’une analyse matérialiste des rapports sociaux de sexe » (Mathieu, 1991, 255-256).

9  J’emploie l’adjectif patriarcal non pas pour désigner un système qui serait universel et a-historique (une idée qui a été largement critiquée et battue en brèche, idée par ailleurs incohérente avec la perspective d’une co-formation des rapports sociaux de pouvoir), mais pour qualifier certaines configurations des rapports sociaux de sexe défavorables aux femmes (les rapports sociaux dans un groupe donné à une époque donnée peuvent être plus ou moins patriarcaux, c’est-à-dire plus ou moins oppressifs pour les femmes, tout comme ils peuvent être plus ou moins racistes par exemple).

10  Matrilinéaire : système où l’appartenance au groupe est définie en suivant la ligne maternelle. Uxorilocal : système où, après le mariage, l’époux va habiter chez son épouse.

11  C’est pourquoi la transgression par certaines « femmes », de l’apparence socialement prescrite pour les femmes et surtout de leur place dans la division du travail, est particulièrement sanctionnée dans la plupart des sociétés (les « femmes » qui se refusent à la maternité et/ou à l’élevage des enfants, au travail domestique, à l’échange économico-sexuel avec les « hommes », ou encore qui prétendent gagner un meilleur salaire que les « hommes » et exercer des positions de pouvoir). Pour espérer contourner ces sanctions, il faut être particulièrement habile, disposer d’un soutien collectif et/ou bénéficier de privilèges d’âge, de « race » et/ou de classe.

12  « Butch » désignant des lesbiennes « masculines » et « fem », des lesbiennes « féminines » (Chetcuti, 2008 ; Lemoine, Renard, 2001).

13  Pour l’Amérique latine, on pourra consulter le travail pionnier de Norma Mogrovejo (2000).

14  Les diverses théorisation du « point de vue », développées plus particulièrement par Patricia Hill Collins, Sandra Harding et bell hooks, impliquent (1) la réflexivité des chercheur-e-s par rapport à leur position sociale de sexe, classe et « race », entre autres, au moment d’effectuer leur travail (2) la prise en compte du point de vue à partir duquel une théorie est développée, afin de savoir quelle place donner à celle-ci dans l’analyse.

15  À partir des années 1980, Rubin développe des analyses qui s’éloignent du courant théorique que je présente ici, en réduisant la sexualité lesbienne à une sexualité (opprimée) parmi tant d’autres.

16  En effet, après avoir publié les deux articles de Wittig et dans le contexte d’un conflit plus vaste au sein du mouvement féministe en France autour de la question  du soi-disant « séparatisme lesbien », en réalité celle du lesbianisme radical, la revue Questions féministes éclate. Quand elle réapparaît, sous le nom de Nouvelles Questions féministes, ellepublie aussitôt la traduction de l’article de Rich, en la présentant dans l’éditorial comme sa « nouvelle ligne » (Nouvelles Questions féministes, 1981). Plus que l’opposition Wittig/Rich, il serait important d’explorer davantage les tenants et aboutissants de cette scission, qui a profondément affecté le développement théorique du courant féministe matérialiste français. Il faudrait analyser en parallèle (1) l’invention, aux États-Unis, du « french feminism » (Delphy, 1996 ; Moses, 1996), (2) les évolutions théoriques d’auteures comme Gayle Rubin et du mouvement féministe et lesbien nord-américain sur la sexualité, à partir de la conférence du Barnard College de 1982 sur la « politique sexuelle », et (3) bien plus récemment et dans un autre champ disciplinaire, la montée en puissance des théories butlériennes, en partie appuyées sur une interprétation d’auteur-e-s français-es dont Wittig.

17  Article initialement paru dans Signs en 1981 et traduit dans Nouvelles Questions féministes (Rich, 1980 ; 1981).

18  « On ne naît pas femme » et « La pensée straight », fruits d’un travail présenté d’abord en anglais lors d’une conférence tenue en 1978 aux États-Unis, et publiés en français en 1980 (Wittig, 1980 ; 1981).

19  C’est moi qui souligne.

20  Lesbien, gay, bisexuel, trans, queer et intersexe.

Auteur

Jules Falquet

Maîtresse de conférence en sociologie
Université Paris 7

Rompre le tabou de l’hétérosexualité, en finir avec la différence des sexes : les apports du lesbianisme comme mouvement social et théorie politique

Par El bambino
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Vendredi 10 juillet 2009

De « On ne naît pas femme » à « On n’est pas femme ». De Simone de Beauvoir à Monique Wittig

Natacha Chetcuti

Les prémices du constructivisme

C’est dans la partie « Formation » du Deuxième Sexe, écrit en 1949, au chapitre « Enfance »1, que l’on trouve la très célèbre formule de Simone de Beauvoir :

  • 1  On trouve dans la partie « Formation » le chapitre « La lesbienne » à côté de celui (...)

« On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ». (Beauvoir, 1976, 13)

  • 2  On entend par naturalisation l’effet des instances sociales productrices des opérations (...)
  • 3  Colette Guillaumin a montré dans L’Idéologie raciste que le concept de race dans son (...)
  • 4  Le psychologue américain John Money utilise le premier le terme genre en 1955 pour (...)

2Cette formule opère une rupture avec les textes médicolégaux et psychiatriques du XIXe siècle, qui ont établi l’adéquation entre sexe biologique et construction des catégories hommes et femmes. Autrement dit, Simone de Beauvoir, après la parution de Mœurs et sexualité en Océanie de Margaret Mead en 1935, met en doute les classifications naturalistes du siècle précédent, qui laissaient supposer qu’à mâle et femelle correspondaient, à travers des rôles et des pratiques spécifiques, le masculin et le féminin, définis par une surdétermination biologique. Ces travaux ont inauguré un changement dans les sciences humaines, en remettant en cause le déterminisme biologique fondé sur une opposition nature/culture, inné/acquis, et ont ouvert la voie à ce que l’on appelle aujourd’hui le constructivisme dans les études sur les rapports sociaux de sexe. Ces analyses ont été également à l’origine des critiques soulevées par les mouvements et les théorisations féministes contemporains, qui ont décrit et analysé les diverses formes d’exploitation que subissent les femmes, tant dans la construction collective et individuelle des corps que dans l’organisation sociale de l’espace domestique et public. Les études françaises issues du féminisme matérialiste s’attacheront, dès les années 1970, à la critique de la naturalisation2 des rôles féminins et masculins (Guillaumin, 1978 ; Mathieu, 1989, 2000). Ces analyses ont révélé que le rapport social se construit autour du marqueur de sexe et opère ainsi un classement entre les individus qui, en les hiérarchisant, justifie le rapport de domination des hommes sur les femmes. Tout comme le marqueur couleur de peau justifie une autre division sociale des individus3. Ces évolutions théoriques ont permis de montrer que ce n’est pas le sexe biologique qui fait d’un individu un homme ou une femme mais son genre4 social, c’est-à-dire une construction arbitraire et sociale des représentations des rôles propres aux hommes et aux femmes, résultats de rapports de pouvoir (Scott, 1988).

  • 5  L’anthropologue Nicole-Claude Mathieu distingue les notions de sexe, de sexe social et de (...)

3Toutefois dans le domaine des recherches sur les rapports sociaux entre les sexes, certains auteurs s’interrogent sur l’utilisation de la notion de genre parce que, d’une part, son usage reléguerait le sexe à un registre biologique invariant et réduit à l’anatomie. D’autre part, le maniement de la notion de genre aurait tendance à neutraliser, en la masquant, la relation de domination régissant les rapports entre les sexes (Devreux 2004 ; Hurtig, Kail, Rouch, 2002 ; Mathieu, 19895 ; Tahon, 2004). Devenu un outil d’analyse au cours des vingt dernières années, le genre indique désormais « un rejet du déterminisme biologique implicite dans l’usage de termes comme “sexe” ou “différence sexuelle”. Le “genre” souligne également l’aspect relationnel des définitions normatives de la féminité » (Scott, 1988, 126).

Beauvoir et le conditionnement à l’hétérosexualité

4Dans le chapitre consacré à l’enfance, Simone de Beauvoir analyse la manière dont les enfants deviennent les unes un « être femme », les autres un « être homme ». Dans sa démonstration, elle insiste sur la socialisation des petites filles, montrant que le « devenir femme » se construit en référence au masculin et que le statut de l’être femme s’acquiert, dans son aboutissement, par la pénétration d’un sexe d’homme, la maternité et le mariage.

« C’est une étrange expérience pour un individu qui s’éprouve comme sujet, autonomie, transcendance, comme un absolu, de découvrir en soi à titre d’essence donnée l’infériorité : c’est une étrange expérience pour celui qui se pose pour soi comme l’Un d’être révélé à soi-même comme altérité. C’est là ce qu’il arrive à la petite fille quand faisant l’apprentissage du monde elle s’y saisit comme une femme. La sphère à laquelle elle appartient est de partout enfermée, limitée, dominée par l’univers mâle : si haut qu’elle se hisse, si loin qu’elle s’aventure, il y aura toujours un plafond au-dessus de sa tête, des murs qui barreront son chemin. » (Beauvoir, ibid., 52)

5Elle critique un système social où l’Autre du masculin est le féminin qui en plus d’être censuré et nié n’est pas considéré comme le tout, alors que l’Un, les hommes sont des êtres à part entière et ce dès la première socialisation. Par voie de conséquence, la catégorie homme constitue en elle-même l’ensemble. Elle constate :

« Chez la femme il y a, au départ, un conflit entre son existence autonome et son être autre ; on lui apprend que pour plaire il faut chercher à plaire, il faut se faire objet ; elle doit donc renoncer à son autonomie ». (Beauvoir, ibid., 30)

« L’un symbolise la virilité, l’autre la féminité : c’est parce que la féminité signifie altérité et infériorité que sa révélation est accueillie avec scandale ». (Beauvoir, ibid., 75)

6Le moment de la puberté marque ce que Beauvoir appelle le « verdict de l’être femme » dans le formatage de ce devenir femme : « la souillure menstruelle l’incline vers le dégoût et la peur. “Voilà donc ce que signifient ces mots : être une femme !” » (Beauvoir, ibid., 75).

7Nous devons à Simone de Beauvoir une magistrale avancée de la pensée, mais son analyse comporte un point aveugle : son impossibilité de penser un au-delà de la catégorie femme. En effet, pour la philosophe, il est un élément fondamental dans ce qui détermine les relations entre les sexes, c’est le principe de l’altérité. Dans la perspective beauvoirienne, les modèles féminin et masculin, malgré leur caractère acquis, semblent indépassables.

8La contradiction de Beauvoir se situe dans son analyse du devenir adulte, où l’indicateur de temporalité prend toute son ampleur et où l’auteur semble faire retour à un essentialisme, remis en cause initialement dans la dé/naturalisation qu’elle propose du rapport social sexe/genre et de la catégorisation par le sexe. En effet, pour Beauvoir, le devenir adulte passe par une forme naturelle de sexualité qui fait de l’hétérosexualité le stade supérieur dans l’ordre de la sexualité humaine. Ce devenir obligatoire s’atteint par l’accès à l’hétérosexualité reposant sur la dualité masculin/féminin incontournable. On trouve par exemple une illustration de ce point de vue dans le chapitre « Enfance » où elle évoque les amitiés entre adolescentes qu’elle perçoit comme transitoires, jetant ainsi le discrédit sur ce qu’elle ne considère pas comme normal, à savoir toute relation non conforme à l’impératif hétérosexuel. On peut dire que chez Beauvoir l’hétérosexualité est naturalisée, car même si elle instaure une critique du biologisme, la philosophe n’échappe pas au discours doxique qui lie une certaine forme de déterminisme psychique de la masculinité et de la féminité au principe ontologique de l’hétérosexualité.

  • 6  D’autres analyses du chapitre « La lesbienne » ont été proposées (Bonnet, 1998, 1999 ; (...)

9Cette ambivalence s’illustre particulièrement dans les quelques pages consacrées à « la lesbienne » où Beauvoir oppose la femme normale (donc hétérosexuelle) à « l’invertie », « la virago », « l’homosexuelle » ou encore « la lesbienne »6.

10L’analyse beauvoirienne du lesbianisme met en avant une position doxique androcentrée, que je vais présenter en quatre points :

111. Beauvoir présente les relations entre lesbiennes comme le résultat de l’absence ou de l’échec des relations hétérosexuelles (Couillard, 1999).
2. Elle ne peut concevoir l’homosexualité que comme une relation entre deux mêmes où chacune des protagonistes ne serait que le miroir de l’autre.

« C’est seulement quand ses doigts modèlent le corps d’une femme dont les doigts modèlent son corps que le miracle du miroir s’achève. Entre l’homme et la femme l’amour est un acte ; chacun arraché à soi devient autre : ce qui émerveille l’amoureuse, c’est que la langueur passive de sa chair soit reflétée sous la figure de la fougue virile ; mais la narcissiste dans ce sexe dressé ne reconnaît que trop confusément ses appâts. Entre femmes l’amour est contemplation ; les caresses sont destinées moins à s’approprier l’autre qu’à se recréer lentement à travers elle ; la séparation est abolie, il n’y a ni lutte, ni victoire, ni défaite ; dans une exacte réciprocité chacune est à la fois le sujet et l’objet, la souveraine et l’esclave ; la dualité est complicité ». (Beauvoir, ibid., 207-208)

12C’est sur ce point qu’intervient la dimension de la temporalité évoquée plus haut ; pour Beauvoir, l’homosexualité n’a de sens que comme partie intégrante – mais qui doit rester passagère sous peine de stagnation à l’état d’immaturité – du processus de construction du sujet, puisque le statut d’adulte ne peut s’acquérir que dans la relation à l’autre, l’alter ne pouvant être que l’homme face à la femme.

« Chez les femmes physiologiquement normales elles-mêmes, on a parfois prétendu distinguer les “clitoridiennes”, et les “vaginales”, les premières étant vouées aux amours saphiques ; mais on a vu que chez toutes l’érotisme infantile est clitoridien ; qu’il se fixe à ce stade ou se transforme ne dépend d’aucune donnée anatomique ». (Beauvoir, ibid., 194)

  • 7  Cependant même si Beauvoir distingue, à la suite de Jones et Hesnard, deux types de (...)

13Elle catégorise les lesbiennes dans un dispositif binaire7. Les féminines, parce qu’elles ont peur des hommes, sont restées à l’état de fixation infantile. Cet état illustre une forme d’inachèvement du soi. Les masculines, elles, veulent imiter l’homme ou encore l’égaler : s’affranchissant des « entraves qu’implique la féminité », « la femme virile » choisit de répudier son sexe, affirme Beauvoir. Dans les deux cas, comme le souligne Marie Couillard (1999, 2), « la » lesbienne « se retrouve enfermée, par un processus d’attribution où sexe et genre sont souvent confondus ».
3. L’homosexualité est uniquement considérée comme une perversion érotique, une sexualité agressive qui ne peut pas trouver son épanouissement avec un corps d’homme. De fait selon Beauvoir, les lesbiennes se trouvent face à des difficultés érotiques qu’elles doivent sans cesse surmonter.
4. Enfin, Beauvoir catégorise les lesbiennes dans une dualité de genre qui les fige dans une stéréotypie de personnages : virilité versus féminité. Cette détermination des rôles ne s’applique pas de la même façon selon que Beauvoir traite de « la » lesbienne ou des femmes dans l’hétérosexualité. Alors que dans le couple homme/femme cette dualité semble s’inscrire dans une authenticité inhérente au cadre naturel hétérosexuel, elle situe les lesbiennes dans un schéma où ce couple d’opposition de genre semble être une récupération des représentations sociales, qui n’est en fait qu’une mise en scène, un travestissement de la détermination biologique des rôles de sexe. On pourrait dire que les lesbiennes, pour l’auteur, se situent dans une opposition des dualités : réel vs. imaginaire et vrai vs. faux. En fait, « la » lesbienne chez Beauvoir est, selon le terme de Couillard (1999), « une figure ex-centrique » triplement marginalisée : par sa non-conformité à son devenir/être femme, par sa dé/conformité corporelle (corps disgracieux) et par un déséquilibre psychique que justifierait sa situation d’opprimée (sensation d’infériorité).

« Une personne douée d’une vitalité vigoureuse, agressive, exubérante souhaite se dépenser activement et refuse ordinairement la passivité ; disgraciée, malformée, une femme peut essayer de compenser son infériorité en acquérant des qualités viriles ; si sa sensibilité érogène n’est pas développée, elle ne désire pas les caresses masculines. Mais anatomie et hormones ne définissent jamais qu’une situation et ne posent pas l’objet vers lequel celle-ci sera transcendée ». (Beauvoir, ibid., 193)

  • 8  Le terme d’adultisation, ou autrement dit la possession de la « culture adulte » sexuée, (...)

14D’ailleurs dans le chapitre consacré à l’enfance, Beauvoir oppose, dans la construction du devenir, les femmes normales qui sont dans une féminité authentique en cours d’adultisation8 et les homosexuelles féminines qui restent en l’état d’immaturité, n’échappant pas aux catégories de sexe ; les lesbiennes féminines restent dans une situation d’inaccomplissement, perdant ainsi tout statut d’humanité.

15En ce qui concerne l’« inclination virile », selon les termes beauvoiriens, elle peut parfois conduire à « une vocation lesbienne » ou à l’inversion (Beauvoir, ibid., 193). Le « travestissement » dans un personnage viril dans l’adolescence peut engendrer une future orientation sexuelle lesbienne. Toutefois, la philosophe note le caractère non systématique de ce processus.

« Mais il ne faudrait pas conclure que toute invertie est un “homme caché” sous des formes trompeuses. […] Sous l’influence d’hormones mâles, les femmes “viriloïdes” présentent des caractères sexuels secondaires masculins ; chez les femmes infantiles les hormones femelles sont déficientes et leur développement demeure inachevé. Ces particularités peuvent motiver plus ou moins directement une vocation lesbienne ». (Beauvoir, ibid., 193)

16Plus tard, toujours dans les lignes consacrées à « la lesbienne », elle affirme :

  • 9  Dans l’édition de 1976 on trouve à la place du terme complicité, le terme complexité dans (...)

« C’est en partie pour répudier toute complicité9 avec elles [les compagnes soumises] qu’elle [la lesbienne masculine] adopte une attitude masculine ; elle travestit son vêtement, son allure, son langage, elle forme avec une amie féminine un couple où elle incarne le personnage mâle : cette comédie est, en effet, une “protestation virile” ; mais elle apparaît comme un phénomène secondaire ; ce qui est spontané, c’est le scandale du sujet conquérant et souverain à l’idée de se changer en une proie charnelle ». (Beauvoir, ibid., 200)

17Beauvoir présente sur ce point une ambiguïté : alors que, dans le chapitre « Enfance » elle montre que l’on apprend aux enfants à « jouer à être », à « jouer à faire », que le devenir « femme » et « homme » serait le fruit d’accomplissements imaginaires répondant aux demandes sociales, lorsqu’il s’agit du lesbianisme, elle n’applique pas le même raisonnement puisqu’elle oppose authenticité et inauthenticité, normalité et a/normalité.

18Que serait donc l’authenticité du genre ? Y aurait-il un ou des genres authentiques ? Pour Beauvoir, l’authentique se situe du côté de la revendication du sujet dans son désir souverain de liberté (justement ce qu’elle applique aussi à « la » lesbienne masculine), qu’elle oppose au désir inauthentique, identifié à la démission, la passivité et la fuite. Pour l’auteur, les femmes, même si elles appréhendent le devenir qui leur est imposé, ne peuvent que céder aux impératifs sociaux : « mais en acceptant sa passivité, elle [la femme] accepte aussi de subir sans résistance un destin qui va lui être imposé du dehors, et cette fatalité l’effraie » (Beauvoir, ibid., 53).

19Qu’en est-il pour Beauvoir de l’organisation sociale de la sexualité qui situe les femmes en référence à la norme masculine ? Malgré son analyse de la socialisation du féminin construit pour être au service de l’ordre masculin, pour l’auteur, il n’y a pas d’alternative au « devenir femme », puisque l’équilibre de la société se maintient par la relation et l’altérité entre les deux catégories de sexe/genre. Beauvoir a dénoncé le conditionnement des femmes comme résultant d’une construction idéologique au service d’une pensée androcentrée. Sa remise en cause, que l’on peut qualifier de constructiviste, est toutefois limitée par la notion du devenir femme. Pour Beauvoir, le devenir femme est un accomplissement quasi ontologique, non récusable et en référence à la catégorie homme. De plus, ne discutant pas le statut de l’hétérosexualité dans toutes ses dimensions – sociale, culturelle, économique, politique –, elle maintient l’idée que la dualité des catégories de genre est la source de l’équilibre du psychisme humain. Cette restriction de point de vue se manifeste lorsque Beauvoir décrit les processus de socialisation et d’apprentissage de la virilité chez les jeunes garçons : « Certains choisissent obstinément la féminité, ce qui est une des manières de s’orienter vers l’homosexualité » (Beauvoir, ibid., 17). Quelques phrases plus loin, dans le chapitre consacré à « la lesbienne », la lectrice ou le lecteur peut lire : « L’homme même ne désire pas exclusivement la femme ; le fait que l’organisme de l’homosexuel mâle peut être parfaitement viril implique que la virilité d’une femme ne la voue pas nécessairement à l’homosexualité » (Beauvoir, ibid., 193).

20Beauvoir distingue donc la sexualité et le genre à propos de l’homosexualité. Cette distinction confirme la pensée de Beauvoir concernant « la lesbienne virile » puisque le sujet conquérant et souverain s’applique seulement à « la » lesbienne masculine dans son désir absolu de liberté, les lesbiennes féminines restant toujours définies par leur sexe d’appartenance.

  • 10  Souligné par moi.

21Enfin, lorsque Beauvoir parle de l’homosexuelle masculine, cette dernière est systématiquement renvoyée à la classe de sexe générale : homme = humain. Se conduire en être humain dans l’approche beauvoirienne, c’est s’identifier comme sujet souverain donc finalement « au mâle ». On pourrait donc voir chez Beauvoir un début de distinction entre genre et sexualité, puisqu’elle reconnaît la capacité à conquérir le statut d’humain aux lesbiennes « viriles ». À propos du port de la masculinité de certaines lesbiennes, elle précise : « Elle ne veut pas renier sa revendication d’être humain10; mais elle n’entend pas non plus se mutiler de sa féminité » (Beauvoir, ibid., 200).

  • 11  Ici Beauvoir utilise le conditionnel, on peut donc penser qu’elle ne parle que de ce que les (...)

22En ce qui concerne le plan de la stricte sexualité lesbienne, il est intéressant de constater que Beauvoir opère un déplacement de la pensée doxique. En effet, pour l’auteur, la sexualité homosexuelle est une « spécification féminine ». Alors que la philosophe nous a démontré que le processus de conditionnement de la catégorie femme et son aliénation est lié au principe de masculinité, il n’existe donc pas de sexualité féminine puisque la sexualité hétérosexuelle se construit en référence au masculin. Serait-ce que la sexualité lesbienne briserait la définition de la sexualité androcentrée, puisque « seule la lesbienne posséderait11 une libido aussi riche que celle du mâle, elle serait donc un type féminin “supérieur” » (Beauvoir, ibid., 195) ?

23Qu’en est-il chez Beauvoir de la conquête du statut d’humain – centre même de l’authenticité du sujet – puisque ce dernier est toujours réservé à une seule catégorie ? Serait-ce que les femmes pour Beauvoir seront toujours exclues du général, donc toujours en devenir de, en devenir par, en devenir être ?

Wittig et la critique du devenir femme

24Wittig écrit en 1976 The Category of Sex, article traduit et publié en français en 2001 sous le titre La catégorie de sexe. Elle y analyse la dimension politique de l’hétérosexualité et critique le présupposé de la différence des sexes qui structure la pensée de la différence en donnant un statut inné et a priori à l’hétérosexualité. Elle démontre que cette différence sexuelle qui émanerait du corps n’est que la justification d’une idéologie qui opère une classification arbitraire structurant le rapport de force inégalitaire entre les hommes et les femmes. La conséquence d’une pensée naturalisante considérant logique et inévitable la distinction entre masculin et féminin est d’entretenir le déséquilibre social de la répartition du pouvoir entre hommes et femmes. Pour Wittig, la distinction entre homosexualité et hétérosexualité dépend de la distinction construite entre homme et femme et féminin/masculin, cette distinction étant la base de la société hétérosexuelle.

« La catégorie de sexe est une catégorie politique qui fonde la société en tant qu’hétérosexuelle. En cela, elle n’est pas une affaire d’être mais de relations (car les “femmes” et les “hommes” sont le résultat de relations). La catégorie de sexe est la catégorie qui établit comme “naturelle” la relation qui est la base de la société (hétérosexuelle) et à travers laquelle la moitié de la population – les femmes – sont “hétérosexualisées” […] et soumises à une économie hétérosexuelle ». (Wittig, 2001, 46)

  • 12  L’idée d’une société asexuée dans laquelle tout le monde aurait une sexualité (...)

25Pour Wittig, le changement social ne pourra s’opérer que si l’on abolit l’utilisation de la catégorie de sexe comme outil de perception du social. En outre, l’annulation de la catégorie de sexe supprimerait la bipolarité homosexualité/hétérosexualité12. Elle conclut son article par ces mots :

« la catégorie de sexe est une catégorie totalitaire […]. Elle forme l’esprit tout autant que le corps puisqu’elle contrôle toute la production mentale. Elle possède nos esprits de telle manière que nous ne pouvons pas penser en dehors d’elle. C’est la raison pour laquelle nous devons la détruire et commencer à penser au-delà d’elle si nous voulons commencer à penser vraiment, de la même manière que nous devons détruire les sexes en tant que réalités sociologiques si nous voulons commencer à exister ». (Wittig, ibid., 49)

  • 13  Voir aussi dans ce même numéro, Michard Claire « Assaut du discours straight et (...)

26Ainsi que le précise Claire Michard : comme « l’a très justement relevé Guillaumin […], Wittig ne produit pas à proprement parler un discours critique de la pensée naturaliste et de ses catégories : “sexe ”, “genre”, “femme”, “homme”, “différence”, “hétérosexualité”, mais le discours de leur destruction. Une guerre est menée pour libérer le discours de ces catégories » (Michard, à paraître)13.

Critique de la catégorie femme

27Pour Beauvoir comme pour Wittig, le corps des femmes est programmé par l’intervention du social. Cependant Wittig se distingue de la formule beauvoirienne « On ne naît pas femme, on le devient » dans un article écrit trente ans plus tard, où elle énonce l’aphorisme suivant : « On ne naît pas femme »14. En supprimant « on le devient », elle opère une rupture épistémologique.

  • 14  Le début des années 1980 marque, en France, un tournant très important sur le plan théorique (...)

28Dans une perspective matérialiste, Wittig démontre qu’il n’existe pas de groupe naturel « femmes » et remet ainsi en cause « la-femme », qui n’est selon elle qu’un mythe. C’est pourquoi l’auteur conteste la manière dont certains courants féministes et lesbiens féministes ont repris la formule de Beauvoir en continuant de penser que la base de l’oppression des femmes serait biologique autant qu’historique.

« Certaines d’entre elles prétendent même trouver leurs sources chez Simone de Beauvoir. La référence au droit maternel et à une “préhistoire” où les femmes auraient créé la civilisation (à cause d’une prédisposition biologique) tandis que l’homme brutal et grossier se serait contenté d’aller à la chasse (à cause d’une prédisposition biologique) est la symétrique de l’interprétation biologisante de l’histoire que la classe des hommes a produite jusqu’ici. Elle relève de la méthode même qui consiste à chercher dans les femmes et les hommes une raison biologique pour expliquer leur division, en dehors de faits sociaux. Du fait que cette façon de voir présuppose que le commencement ou la base de la société humaine repose nécessairement sur l’hétérosexualité, elle ne saurait pour moi être au départ d’une analyse lesbienne/féministe de l’oppression de femmes. Le matriarcat n’est pas moins hétérosexuel que le patriarcat : seul le sexe de l’oppresseur change. Cette conception, outre qu’elle reste prisonnière des catégories de sexe (femme et homme), maintient de plus l’idée que ce qui seul définit une femme, c’est sa capacité de faire un enfant (biologie) ». (Wittig, 2001, 52-53)

29Wittig se démarque des théories féministes en récusant le terme « femme ». Elle montre la nécessité de distinguer les femmes luttant pour les femmes en tant que classe sociale et pour l’abolition de cette classe et les femmes se battant pour « la » femme en tant que concept essentialiste, ce qui est de son point de vue une position anti-féministe, puisque la notion de femme est ce qui naturalise la subordination des femmes. Elle dénonce le mythe de « la » femme et son utilisation dans certains groupes de femmes ou féministes qui, en utilisant le point de vue du féminin comme valeur positive, renforcent ce mythe. La mythification de « la » femme, en entretenant un discours sur la différence, évacue la dimension politique contenue dans « les femmes ». À ce propos, Wittig écrit :

  • 15  L’auteur fait référence au texte de Ti-Grace Atkinson traduit ainsi dans l’édition (...)

« En 1949 Simone de Beauvoir détruisait le mythe de la femme. Il y a dix ans, nous nous mettions debout pour nous battre pour une société sans sexes15. Aujourd’hui nous revoilà prises au piège dans l’impasse familière du “c’est merveilleux-d’être-femme”. En 1949 Simone de Beauvoir mettait précisément en évidence la fausse conscience qui consiste à choisir parmi les aspects du mythe (que les femmes sont différentes… des hommes) ceux qui ont bon air et à les utiliser pour définir les femmes. Mettre à l’œuvre le “c’est merveilleux-d’être-femme”, c’est retenir pour définir les femmes les meilleurs traits dont l’oppression nous a gratifiées (encore qu’ils ne sont pas si bons que ça), c’est ne pas remettre en question radicalement les catégories “homme” et “femme” qui sont des catégories politiques (pas des données de nature) ». (Wittig, ibid., 56-57)

Critique du biologisme hétérosexuel et place du lesbianisme

30Le parcours obligé du devenir femme beauvoirien est remis en cause par Wittig qui place le lesbianisme en position d’alternative. Refuser de devenir ou de rester hétérosexuelle est un mode de résistance au devenir femme. Elle compare la fuite des lesbiennes hors du système hétérosexuel à la fuite des esclaves noirs qui traversaient le Mississippi pour être libres. Wittig appelle à amplifier cette fuite afin de détruire le rapport d’appropriation constituant les sexes :

« Notre survie exige de contribuer de toutes nos forces à la destruction de la classe – les femmes – dans laquelle les hommes s’approprient les femmes et cela ne peut s’accomplir que par la destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes pour justifier cette oppression ». (Wittig, ibid., 56-57)

  • 16  En italique et souligné dans le texte.

31Cet extrait explique la formule désormais célèbre où Wittig déclare : « les lesbiennes ne sont pas des femmes » : « “lesbienne” est le seul concept […] qui soit au-delà des catégories de sexe (femme et homme) parce que le sujet désigné (lesbienne) n’est pas16 une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement » (Wittig, ibid., 63). En effet, bien que subissant les effets de l’appropriation collective des femmes – salaires inférieurs, agressions, viols, etc. – les lesbiennes échappent à l’appropriation privée par un homme. Si pour l’auteur les lesbiennes ne sont pas des femmes, c’est qu’elles échappent à l’appropriation privée :

« car […] ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme, relation que nous avons autrefois appelée de servage, relation qui implique des obligations personnelles et physiques aussi bien que des obligations économiques (“assignation à résidence”, corvée domestique, devoir conjugal, production d’enfants illimitée, etc.), relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles ». (Wittig, ibid., 63)

32Wittig décrit comment, pour échapper à l’appropriation privée, il n’est pas possible de se situer comme « individu », mais comme : « transfuges à notre classe de la même façon que les esclaves “marron” américains l’étaient en échappant à l’esclavage » (Wittig, ibid., 63-64).

33Pour l’auteur, l’articulation entre une conscience de classe de sexe et l’obtention du statut de « sujet » n’est pas suffisante car « une conscience de classe ne suffit pas. Il nous faut comprendre philosophiquement (politiquement) les concepts de “sujet” “conscience de classe” et comment ils fonctionnent en relation avec notre histoire » (Wittig, ibid., 61).

  • 17  Ce qui signifie que dans l’absolu, il peut y avoir d’autres formes possibles de relations (...)
  • 18  L’hétérosocialité est à saisir ici comme un ordre social et politique instauré contre les (...)

34Il ne s’agit pas pour Wittig de proposer une société lesbienne ; le lesbianisme n’est pas une fin en soi, mais elle est la seule forme possible, pour le moment17, qui permette la destruction du système hétérosocial18.

35Wittig situe les lesbiennes dans un ensemble de résistances aux diverses formes d’oppression, dans lesquelles elle situe les rapports d’esclavage, les rapports capitalistes et les rapports de classes de sexe. Cette position de résistance individuelle et collective aboutirait à l’annulation des systèmes de pouvoir.

36Pour Wittig, à la suite de Guillaumin et de son analyse de la naturalisation du sexe, il n’y a pas deux genres puisque les femmes sont le sexe : « le féminin porte la marque du genre et ne peut jamais être au-delà des genres » (Wittig, ibid., 131), dans la mesure où le genre « dit, à tort, masculin signifie fondamentalement l’humain en général » (Michard, à paraître). Le lesbianisme n’est pas perçu comme une catégorie fixe mais comme porteur de l’avènement de la personne humaine, c’est-à-dire non genrée, non sexualisée, car non-incluse dans le contrat hétérosexuel reproductif.

  • 19  En établissant un forçage du sexe.

37Wittig se saisit de l’utopie comme d’un outil heuristique permettant d’envisager la dynamique sociale et son changement. En proposant de penser au-delà de la catégorisation par le sexe qui fait que les femmes ne peuvent pas être conçues au-delà de cette catégorie19, elle met à distance la réalité présente et permet ainsi d’éviter de la penser comme naturelle, nécessaire, voire inéluctable. La rupture sociale imaginée par la proposition utopique wittigienne permet de repenser l’ordre du réel et de rendre possible une rupture épistémologique dans l’ordre de la pensée. Ainsi que l’écrit Paul Ricœur, « la seule manière de sortir du cercle dans lequel l’idéologie nous entraîne c’est d’assumer une utopie, de la déclarer et de juger l’idéologie de ce point de vue » (Ricœur, 1997, 231).

  • 20  « Le “marketing du genre” consiste à prendre un produit qui s’adresse a priori aussi (...)
  • 21  « Le but du marketing narratif n’est plus simplement de convaincre le consommateur (...)

38À l’époque du « pragmatisme » néolibéral, du formatage des esprits, de la culture du management, du « marketing du genre »20 où la pensée rationnelle est refoulée au profit d’un marketing narratif21, où les utopies des années 1968 sont renvoyées au domaine de l’illusion, de l’insensé, il est plus que nécessaire de nous saisir de l’utopie afin de pouvoir penser et être critique face à un présent dés/enchanteur et ainsi creuser des espaces de résistances. Entre Beauvoir et Wittig, trente ans ont séparé les conceptualisations de ce qui n’avait jamais été interrogé auparavant : c’est-à-dire un système de sexualité dominant, l’hétérosexualité, qui a comme corollaire fondamental : le corps « féminin ». Un corps non existant, toujours perçu comme Autre en référence au général : le masculin. Un corps qui a comme caractéristique le fait d’endosser la maternité comme essence/nature propre. L’œuvre de Simone de Beauvoir a influencé toute la première génération du féminisme contemporain, des années 1970, en permettant aux unes et aux autres, d’établir un point de vue commun de lutte contre un système social fondé sur la domination des femmes par les hommes.

39Si Wittig appelle après Beauvoir à « universaliser le point de vue minoritaire » (Wittig, 1982), alors que Beauvoir reste ambivalente en cherchant à « regagner » le « masculin » pour atteindre l’humanité, leurs travaux ont participé à la dénaturalisation et au questionnement du déterminisme biologique des catégories de genre, de sexe et de sexualité. Ils ont permis de questionner la supposée neutralité des sciences dans leur ensemble, reproductrices d’une pensée doxique androcentrée, jusque-là non soumise à l’épreuve des faits et de leur rationalité.

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Par El bambino
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Vendredi 10 juillet 2009

Vienne pour les femmes

Si les milieux gays sont plus développés que les milieux lesbiens, Vienne propose cependant une palette de locaux pour femmes et de manifestations organisées par et pour les femmes.

Depuis 1977, le Frauencafé a fait ses preuves et est aujourd’hui encore très apprécié. Fondé par un collectif lesbien dans les années 70 puis géré avec amour et engagement par la propriétaire suivante, ce petit café réservé aux femmes (bienvenue aux transgender) est à présent aux mains d’un groupe de lesbiennes engagées et jouissant d’une grande expérience dans les domaines gastronomique et culturel.

Avec ses fêtes et manifestations variées, le Frauenzentrum Bar , plus connu dans les milieux lesbiens sous l’acronyme FZ, vient enrichir régulièrement le monde féminin et lesbien viennois. Pour les envies de danse, il y a la discothèque du samedi : pas chère, elle offre une déco minimaliste qui laisse toute la place pour danser, une excellente musique et une ambiance sympa.

Pour les grosses envies de fête, rien ne vaut les soirées pour femmes à l' U96 . Autre bon tuyau, les soirées Las Chicas Frauendisco, organisées tous les vendredis.

Si les femmes se sentent particulièrement bien au Marea Alta , un local agréable de la Gumpendorfer Strasse, c’est aussi le cas des hommes.

Enfin, pas non plus réservées aux seules lesbiennes, les soirées homoriental sont toujours assidûment fréquentées par la gente féminine. Depuis sa création, homoriental s'est imposé comme l'un des meilleurs événements gays et lesbiens de la capitale. Il en est de même des soirées G.Spot qui ont lieu tous les mois et qui sont elles aussi très courues par la gente féminine.

Marea Alta

6., Gumpendorfer Straße 28

Par El bambino - Publié dans : touriste lgbt
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Vendredi 10 juillet 2009

Nous remercions Stéphanie Kunert pour l’aide particulière apportée à la construction de ce dossier.

1La sexualité pensée comme objet d’étude à part entière dans les sciences sociales a connu un fort développement dans les années 1980-1990 en France. En effet, l’arrivée du sida et la nécessité de répondre à des objectifs préventifs ont favorisé la mise en place de programmes d’étude et d’enquêtes sur la sexualité (Mendès-Leite, 2000). Même si ces travaux ont permis de faire émerger des questionnements sur les pratiques non hétérosexuelles et de repenser les catégories de la sexualité, ils étaient globalement limités « aux modes de vie des hommes homosexuels et à leur adaptation au risque de contamination » (Lhomond, Michaels, 2000, 91). Les recherches ne prenaient pas toujours en compte l’articulation entre genre et sexualité et n’accordaient quasiment aucun intérêt à la question lesbienne, à l’exception de quelques initiatives pionnières (Bonnet, 1995 [1981] ; Lesselier, 1987 ; Caraglio, 1995).

2Toutefois, au tournant des années 2000, en même temps que le processus de « normalisation » du sida se poursuivait, les recherches sur l’homosexualité (et plus généralement sur la sexualité) ont commencé à s’émanciper de toute référence à l’épidémie. Les travaux de jeunes chercheur-e-s portant entre autres sur le couple et sur la parentalité homosexuels se sont multipliés et les recherches sur les lesbiennes ont acquis une visibilité nouvelle, consacrée très récemment par les soutenances de thèse de Virginie Descoutures sur les mères lesbiennes, la distribution des rôles entre conjoints/parents et l’impact de l’identité statutaire sur le travail parental (Descoutures, 2008) et Natacha Chetcuti sur les manières de se nommer, de vivre le couple et de penser la sexualité en tant que lesbienne (Chetcuti, 2008).

3Cet essor de la production scientifique hexagonale liée à l’homosexualité – masculine et plus rarement féminine – ne s’est pourtant pas traduit par la constitution d’un champ d’études jouissant d’une véritable autonomie et d’une légitimité académique similaire à celle des « gay and lesbian studies » aux États-Unis (Perreau, 2007 ; Revenin, 2007).

4En choisissant de dédier son premier numéro à la « question lesbienne », le comité de rédaction de Genre, sexualité & société se fait à la fois l’écho d’un domaine de recherche émergent et marque ses débuts d’une empreinte symbolique, affirmant la nécessité d’encourager son développement.

5Si Genre, sexualité & société a l'ambition de se poser comme une alternative francophone aux revues spécialisées sur le genre et la sexualité existant déjà dans le monde anglophone, notre démarche s’inscrit clairement dans une volonté d’ouverture. Les textes sélectionnés ici ne traitent donc pas seulement du contexte français et ils émanent d’auteures françaises mais aussi nord-américaines, nous permettant ainsi de rendre hommage à la richesse de la réflexion menée outre-Atlantique depuis de nombreuses années. Par ailleurs, ce dossier se devait de refléter notre démarche transdisciplinaire et un rapport non cloisonné vis-à-vis des savoirs et discours « profanes » (au sens de non émis à partir d’une position reconnue dans le champ scientifique ou académique). C’est pourquoi nous avons donné la parole à des professionnelles de la prévention dans un article portant sur la santé lesbienne, et interviewé des réalisatrices de films pour aborder l’enjeu aussi méconnu que controversé de la pornographie lesbienne.

6Nous avons recensé différents types de contributions : les premières à vocation plutôt théorique, proposant une discussion autour de textes fondateurs de la pensée critique lesbienne ; les secondes faisant état de travaux empiriques permettant de mieux saisir les expériences lesbiennes actuelles ; d’autres enfin qui éclairent les développements précédents à la lumière d’une analyse historique. L’ensemble des articles présentés ici est traversé par un questionnement sur la norme et ses effets sur les groupes minoritaires. Entre assignation, résistance, détournement et dépassement, il s’agit d’évaluer précisément les éventuels déplacements de la dynamique de genre opérés par les lesbiennes, aux niveaux conceptuel et pratique, tout en remettant en cause le postulat d’une position qui serait nécessairement et uniformément à l’oblique face au cadre normatif.

7Parce que les pensées et les manières de se situer sont tributaires du contexte dans lequel elles s’élaborent, la première partie de ce numéro revient sur différentes théories du lesbianisme qui se sont développées depuis le milieu des années 1970 et sur la façon dont elles peuvent encore servir de support effectif à une réflexion et à une action visant le changement. La critique féministe des années 1970 et 1980 a mis en évidence les effets des classifications basées sur le sexe et sur le genre sur l’organisation de la sexualité. Elle a donné à voir comment la norme de l’hétérosexualité structurait les rapports de pouvoir dans lesquels évoluent les femmes et les hommes et déterminait le statut inégal des sexes au sein de ce système. Au cours des années 1990 et 2000, le mouvement queer a en quelque sorte parachevé cette entreprise de déconstruction, insistant sur la relativité empirique des classements binaires masculin/féminin, homo/hétéro, etc. (Guionnet, Neveu, 2004, 102).

8Cinq textes sont proposés dans la première section. Les articles de Natacha Chetcuti et Claire Michard, quoique s’inscrivant dans des perspectives disciplinaires distinctes (sociologique pour l’une et linguistique pour l’autre), abordent tous deux la question du « devenir femme », insistant sur l’apport fondamental des essais de Monique Wittig dans la mise au jour de la dimension politique, idéologique et arbitraire des catégorisations fondées sur la pseudo naturalité de la différence des sexes et dans la proposition de ce que l’on pourrait appeler un « au-delà lesbien ».

9La contribution suivante revisite trois textes (d’Anne Koedt, d’Adrienne Rich et des Radicalesbians) particulièrement importants dans la mise en place de la réflexion féministe sur le lesbianisme aux États-Unis, à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Leur principal point commun, d’après Diane Lamoureux, est de voir dans le lesbianisme théorique un autre angle de réflexion et de stratégie politique que celui proposé par les féministes de l’époque, incluant la critique des rapports de domination hommes-femmes dans la dénonciation de l’hétérosexualité comme système social. Ils analysent le lesbianisme « à l’intérieur du paradigme de la situation sociale des femmes et des résistances que celles-ci peuvent opposer à l’ordre patriarcal », en interrogeant les formes d’alliance et de solidarité possibles entre femmes.

10Jules Falquet nous renseigne précisément sur la portée effective des théories du lesbianisme et sur la façon dont elles informent et s’imprègnent, tout à la fois, des mouvements sociaux. Reprenant elle aussi les travaux de Monique Wittig ou d’Adrienne Rich, mais aussi ceux de Nicole-Claude Mathieu et du Combahee River Collective, elle démontre l’utilité inaltérable des outils théoriques hérités du lesbianisme féministe des années 1970 et 1980 dans la mise en œuvre de stratégies de résistance collective aux rapports de pouvoir fondés sur le sexe, la sexualité mais aussi la « race » ou l’appartenance de classe.

  • 1  Le choix de maintenir l’expression « of color » dans le texte en français, effectué (...)

11Paola Bacchetta prolonge le questionnement sur la relation en même temps complexe et constitutive liant ces différents termes et propose plusieurs concepts pour repenser le pouvoir et la formation du sujet. Elle met spécialement en exergue les modes de résistance décoloniale déployés par les lesbiennes « of color »1 en France, en s’intéressant aux activités d’un collectif parisien autogéré : le Groupe du 6 novembre. On trouvera notamment dans cette contribution une réflexion originale – fortement sujette à polémique au vu de l’actualité – autour des répertoires d’action du groupeet de la présence inattendue de lesbiennes « of color » portant le voile et manifestant contre la législation anti-voile.

12La deuxième partie de ce numéro rend compte, comme nous l’avons déjà laissé entendre, d’un rapport plus direct au terrain. Elle est composée de quatre articles dont les conclusions reposent essentiellement sur la réalisation d’entretiens ou d’enquêtes par questionnaire.

13Les contributions de cette section envisagent d’abord le vécu de l’homosexualité féminine et ses représentations dans des contextes spécifiques. À partir d’entretiens réalisés avec des détenus hommes et femmes dans cinq prisons françaises, Gwénola Ricordeau discute « l’idée d’une spécificité féminine des expériences sexuelles en prison, mais aussi d’une spécificité en prison de ces expériences sexuelles féminines ». Son bilan est sans appel : en « milieu fermé » comme en « milieu libre », les stéréotypes sexués et la domination des femmes et de leurs désirs priment. Line Chamberland et Julie Théroux-Seguin examinent, quant à elles, l’insertion des homosexuel-le-s en milieu professionnel au Québec, pointant, là encore, la puissance des stéréotypes et des préjugés relatifs au genre (présumé « inversé ») et à la sexualité (tantôt niée, tantôt fantasmée) des lesbiennes. Elles concluent à la difficulté pour les lesbiennes de répliquer aux propos stigmatisants en déconstruisant plutôt qu’en reproduisant les « postulats de la matrice hétéronormative ».

14Dominique Bourque se penche, pour sa part, sur l’auto-identification des jeunes lesbiennes canadiennes à l’aide d’un sondage réalisé sur internet. Dans un contexte qu’elle estime marqué par un défaut de communication entre générations lesbiennes et par l’adhésion quasi implacable à une culture de masse qui hypersexualiserait les rapports sociaux tout en rejetant les dérogations à la norme hétérosexuelle, l’auteure affirme que « les jeunes lesbiennes canadiennes jouent la carte de la néo-féminité qu’on leur tend avec insistance […] peut-être moins par conviction profonde que par lassitude, facilité ou stratégie ».

15Un des intérêts de l’article de Clotilde Genon, Cécile Chartrain et Coraline Delebarre est de tenter de dépasser les constats que d’aucun-e-s estiment propices aux usages victimisants (existence de discriminations sociales liées au genre et à l’orientation sexuelle, intériorisation du stigmate aux effets néfastes, etc. – qu’il ne s’agit évidemment pas de nier). Au terme d’un état des lieux des recherches internationales portant sur la santé lesbienne, elles avancent donc un ensemble de recommandations visant à éveiller l’attention des institutions et des professionnel-le-s de la santé et du social mais surtout à créer un environnement favorable au renforcement des capacités des lesbiennes à se poser en tant qu'actrices de leur santé.

16Après avoir traité de la pluralité des expériences lesbiennes contemporaines, une mise en perspective historique s’avérait utile. Sandra Boehringer nous explique que, dans l’Antiquité, l’identité de sexe du partenaire n’apparaissait pas, a priori, comme un élément essentiel pour déterminer la moralité sexuelle des individus. Cependant, l’iconographie et la littérature de l’époque montrent qu’un groupe était perçu d’une façon très particulière, suscitant de fortes réactions sociales : celui des femmes qui avaient des relations sexuelles avec d’autres femmes. Ainsi, « du silence complet et déshumanisant (à l’époque grecque classique) au discours de condamnation par la construction de figures repoussoirs de femmes hors normes (à l’époque romaine) », il ressort que les Anciens ont réintroduit pour les femmes le critère de l’identité de sexe du partenaire, alors qu’il n’était pas pertinent pour les hommes.

17EmmanuelleRetaillaud-Bajac s’attache à une période beaucoup plus récente. Elle revient sur les processus de construction de l’identité lesbienne au début du XXe siècle en prenant pour support la trajectoire mouvementée de l’écrivaine Mireille Havet (1898-1932). Considérée comme représentative de la « modernité saphique » caractéristique des années 1920, Mireille Havet fut notamment une incarnation remarquée de la figure de la « garçonne ». Néanmoins, la fragilité, les contradictions et discontinuités que révèle sa biographie vont à l’encontre de l’image idéalisée des « Années folles » comme « temps fort de l’épiphanie lesbienne conquérante ».

18De l’Antiquité à nos jours, on perçoit donc bien, à travers cette collection d’articles, la permanence d’une codification et d’une hiérarchisation des systèmes sociaux délétères à l’endroit des femmes et a fortiori des lesbiennes, et la complexité des « arrangements » avec la norme. Mais, en réfléchissant à l’ordonnancement de ce numéro, nous n’avons pas souhaité conclure sur l’impression d’une histoire de « la » pensée et de « l’ » expérience lesbienne qui serait univoque et intangible. Ainsi, ayant conscience des rapports tendus qu’entretiennent certaines théoriciennes et mouvements se réclamant du « lesbianisme politique » vis-à-vis du queer et de la pornographie (Chamberland, 2004 ; Dworkin, 1981; Jeffreys, 2004 ; Mathieu, 2003), il nous a paru stimulant de clore ce dossier avec un entretien permettant de renouveler les débats. En l’occurrence, Stéphanie Kunert a posé des questions inédites à quatre pornographes femmes (Maria Beatty, Emilie Jouvet, Catherine Corringer et Shue Lee Cheang). Qu’elles définissent leurs productions comme lesbiennes ou queer, nous verrons qu’elles partagent toutes la revendication d’un cinéma politique, ayant pour but de réorganiser les scénarios sexuels à partir d’un point de vue transgressant les dispositifs de contrôle de la sexualité contenus traditionnellement dans le cinéma pornographique.

Par El bambino
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Mercredi 8 juillet 2009
Adjointe au tourisme et au secteur centre à la mairie de Toulouse depuis mars 2008, Sonia Ruiz, 59 ans, baigne dans le militantisme depuis toujours: politique par sa famille - avec un père au parti socialiste espagnol, puis français - féministe et lesbien depuis 1973. D'abord par le biais de la Maison des Femmes, puis de Bagdam, dont elle fut l'une des cofondatrices, «pour affirmer une existence et une visibilité lesbienne.» Elle-même est entrée au parti socialiste assez récemment, en 2001, «estimant, en tant que féministe lesbienne, qu'à un moment donné il fallait traduire les idées en action.» Outre les questions touristiques, que connaît bien cette historienne de l'art, guide-conférencière et auteur d'ouvrages à succès sur Toulouse, le militantisme lesbien est toujours au cœurs de ses préoccupations. «Etre lesbienne, c'est un regard sur le monde, une posture de vie qui m'accompagne toujours.» Elle se réjouit de la récente reconnaissance de Bagdam Espace Lesbien par les institutions officielles, avec l'attribution de subventions par la Ville et le Conseil régional. Et se félicite particulièrement de l'attitude du nouvel édile de la ville rose passée à gauche, Pierre Cohen, "très lesbian-friendly»!

Bagdam, vingt ans consacrés aux lesbiennes

Six colloques depuis 2000, douze festivals du Printemps lesbien, Bagdam est devenu le symbole de la vie lesbienne à Toulouse... et bien au-delà. D'abord sous forme de Bagdam Café de 1989 à 1999 - premier et unique café entièrement non mixte dans l'hexagone - puis de Bagdam Espace Lesbien après sa fermeture. Plus de lieu donc, mais des publications (Espace Lesbien et Bagdam édition), et toujours de l'énergie à revendre ! Cent pour cent lesbien, tel est le credo des fondatrices de cette association qui entend être «un des lieux majeurs d'expression, d'initiative et d'échange des créations et de la pensée lesbienne»*, sans se soumettre aux «normes ambiantes». Avec «l'ambition non seulement de transformer la vie quotidienne des lesbiennes (politique intérieure), mais aussi d'imposer leur existence citoyenne (politique extérieure)».

A son origine, quelques lesbiennes féministes, issues de la Maison des Femmes de Toulouse (créée en 1976), Brigitte Boucheron, Jacqueline Julien, Sylviane Francesconi et Sonia Ruiz, qui ont voulu créer un espace qui leur soit plus spécifiquement dédié. Tout en revendiquant l'héritage du mouvement des femmes des années 70, dont la ville rose fut particulièrement partie prenante. Pour fêter son 20ème anniversaire, Bagdam a choisi de se pencher sur «L'Arme du rire/Larmes du rire» pour son colloque international d'études lesbiennes qui réunit des chercheuses et militantes de tous les pays. Quant au traditionnel Printemps, il propose de nombreuses manifestations (films, débats, concerts, expos...) en partenariat avec la cinémathèque, des librairies, l'université, etc Un festival en ville qui est l'occasion de se faire connaître dans toute l'agglomération. Avec désormais le soutien officiel de la municipalité et des institutions régionales. Une grande nouveauté à saluer.

Photo Anne Delabre

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